LES DERNIERES CHIVAS (Colombie)

CARNET DE VOYAGE

Je les ai finalement trouvés, ces fameuses « chivas », perdus au milieu des montagnes andines. A Andes, ils sont encore très nombreux à sillonner les rues et les villages alentours. Au cœur de la culture de cette petite bourgade escarpée, ces fabuleux camions colorés sont même devenus patrimoine de la ville et les habitants leur vouent un culte sans faille.

 

Bogota

« – Et elles sont où alors, ces fameuses chivas ? questionnai-je un Colombien rencontré quelques minutes avant.

– Oh tu sais, moi, je n’en ai jamais vu des « vraies » à la campagne, j’en ai croisées dans les villes mais ce sont des chivas rumberas.

– Hein ???? »

En me documentant sur les chivas, j’avais lu que ces camions-bus peints, véritables monuments nationaux en Colombie, étaient en train de disparaître, peu à peu transformés en attractions touristiques dans les grandes villes du pays et remplacés par des moyens de transport plus modernes. Mais j’étais loin de penser que des Colombiens qui connaissent bien le pays n’en avaient jamais vus ailleurs que dans les villes touristiques. C’est décidé, leur recherche sera mon El Dorado des temps modernes… Des amis orientent mes recherches vers Manizales, la capitale des Caldas. Vamos vamos vamos !

Manizales

« – Bonjour, vous savez où se trouve l’office du tourisme ? ». A Manizales, c’est ma phrase fétiche. C’est le lendemain d’une feria importante ici, et tout le monde semble avoir la gueule de bois. Les yeux tirés, Adolfo, jeune employé dynamique du bureau de la culture et du tourisme, m’aide et me conduit au bord de sa Twingo déglinguée à une auberge de jeunesse, où Jorge, le gérant, me prend sous son aile : il appelle du monde, fait des pieds et des mains pour trouver des infos sur les fameuses chivas. Jorge me met en contact avec le propriétaire du dernier chiva du coin. Manizales, ville plaisante au climat agréable et capitale du département de Caldas, est littéralement construite sur la Cordillère centrale. La région est montagneuse, verte, douce et attirante. Le funiculaire, datant de 1920 et récemment rénové, permet de rejoindre les quartiers bas de la ville au cours d’un trajet époustouflant au-dessus des quartiers colorés. Le soir, un groupe de jeunes Colombiens m’invite à sa table dans un bar pour des tournées d’aguardiente. Cette boisson anisée, sorte d’alcool national, est dégueulasse, soyons honnête… Un jour, j’en suis sûr, je serai le roi du pétrole, en introduisant le pastis en Colombie. Je les quitte, malgré leurs protestations joviales, mais ça sent le traquenard (et l’aguardiente) jusqu’à 6 heures du matin tout ça, et 6 heures, c’est justement l’heure du départ de la seule chiva du coin.

Villamaria

4h45. Le réveil sonne à peine que je peste déjà contre l’aguardiente et ses conséquences. Des hauteurs de Manizales, la descente est vertigineuse vers Villamaria, le lieu de rencontre avec ma première chiva où j’arrive juste avant le départ prévu à 6 heures. Dans ces montagnes andines, les nuits sont glaciales. Il fait encore nuit noire mais des petits commerces ouvrent déjà leurs portes : ici, vendre des chips dans un garage est tout à fait possible (c’est sûr, on a tous envie de petit-déjeuner de chips à 6 heures le matin). Andrès, l’assistant du chauffeur de chiva, m’accoste et m’indique une place sur un banc coloré. A 6 heures pile, c’est le départ. Tout semble hors d’âge sauf le lecteur radio-CD qui donne une touche de franche modernité. Le froid est piquant dans le véhicule peu protégé contre le vent. La route goudronnée se transforme rapidement en piste caillouteuse, puis en chemins de campagne. La chiva passe partout, malgré le moteur qui a déjà plus de 50 ans. Les chivas, « chèvres » en espagnol, doivent apparemment leur nom aux klaxons très particuliers des premiers autobus. Elles sont construites à partir d’un châssis d’autobus dont la partie arrière est modifiée par des structures en bois et en métal. La plupart des chivas ont une échelle incorporée à l’arrière pour avoir accès au toit du véhicule, ce qui permet de mettre encore plus de personnes ou de bagages. Cette échelle a également donné le surnom de « escaladera » à ces véhicules. Andrès finit par m’inviter sur le toit dès que le soleil dépasse les sommets des montagnes. Deux règles : se tenir fermement même s’il n’y a que peu de prises et ne pas craindre de manger la poussière (et peut-être éviter de boire trop d’aguardiente la veille). Andrès est décontracté, fumant sa clope tranquillement, se baissant pour éviter d’être fouetté par les branches, pendant que je m’accroche à ce que je peux, balloté dans tous les sens, et me baissant souvent trop tard pour éviter les branches. Le paysage est tout simplement envoutant : des montagnes aux douces courbes, des volutes brumeuses, du dégradé de vert à perte de vue. La musique colombienne accompagne joyeusement le trajet. Je finis par descendre du toit. Le circuit est très bien rodé et permet de transporter personnes, animaux vivants, bagages, denrées alimentaires. Après 5 heures de périple, nous sommes de retour à Villamaria.

 Supia

Après quelques jours à Manizales, je prends la direction d’Andes, bourgade où, selon les dires de certains Manizaleños, les chivas sont encore utilisées. Un minibus confortable m’emmène à Supia, petite ville typiquement andine, avec sa place centrale ombragée, son église baroque et ses petits vieux portant élégamment le chapeau. A peine arrivé, une chiva me passe sous le nez. Mon flair légendaire me mène à leur fief, un grand parking où cinq spécimens sont bichonnés en attendant leur départ. Carlos Arturo, 56 ans, tel un guide touristique, me fait monter dans le sien. Après 40 ans de conduite, cette chiva est une grande partie de sa vie et c’est avec une grande fierté qu’il me montre le moteur et les délicates peintures chatoyantes qui ornent la carrosserie. N’étant pas de la police mais maîtrisant tout de même mes tables de soustraction, je n’ai pas osé lui demander si commencer à conduire un bus à 16 ans n’était pas un peu jeune tout de même, surtout sur ces routes dangereuses. C’est en 1908 que l’ancêtre des chivas est apparu en Colombie : Luciano Restrepo et Roberto Tisnés, respectivement ingénieur et mécanicien, importent un châssis des Etats-Unis et construisent à Medellin la première ébauche très basique, avec notamment un toit en toile. Les modèles ont évolué progressivement avec un toit en dur permettant de transporter plus de marchandises. Ils ont envahi les campagnes andines pour devenir un moyen de transport indispensable pour les paysans de ces régions difficiles d’accès.

Andes

Ne jamais se fier aux distances sur la carte (surtout dans les Andes)… Même si Supia et Andes semblent très proches sur la carte, le minibus fait un détour sans fin. Nous arrivons à Andes finalement après 5 heures de route. Sans être vraiment charmante, la ville d’Andes est agréable, tout en escaliers, et en montées et descentes abruptes. Le lendemain, après le café et les traditionnels arepas du petit déjeuner, je me rends sur la place du marché. Elles sont là, belles, pimpantes et paraissent toujours jeunes malgré leurs âges avancés. Datant surtout des années 50 et 60, une dizaine de chivas attend le départ. « La Llanero », un vieux Ford de 1949 aux formes rondes et peint de vert, rouge et jaune, attire mon regard. Les chivas ont généralement un petit sobriquet affectif peint au-dessus du pare-brise. Andes héberge encore entre 30 et 35 chivas, un nombre énorme compte-tenu de leur disparition presque partout dans le pays. Ces véhicules ont même été même élevés au rang de patrimoine culturel de la ville. Les peintures représentant principalement des designs géométriques originaux sont superbes. « El Maestro ». « El Maestro Cerna ». Ces mots reviennent dans la bouche des chauffeurs de chivas. Alejandro Serna était un grand peintre renommé sur chivas, mais est décédé en 2010. Alejandro et Humberto, ses fils autodidactes, ont repris les rênes de la petite entreprise familiale et continuent de créer les nouveaux motifs, les dessiner sur la carrosserie puis les peindre. L’origine de l’art sur les chivas remonte aux années 50 et est un savoureux mélange de culture indigène et de culture pakistanaise, d’où était importée la peinture à cette époque. D’un précédent voyage au Pakistan, j’avais en effet été conquis par le « truck-art » aux designs plus ronds sur les camions Bedford pakistanais. Andes a su garder l’essentiel des compétences nécessaires au maintien des chivas dans la ville ; outre les mécaniciens jamais à cours d’ingéniosité pour réparer les moteurs souvent vieux de plus de 60 ans, des ateliers continuent d’aménager ou de réaménager des chivas. Féon Dario Vuyana est l’un de ces artisans qui désossent, déboulonnent, scient, soudent et remettent en état les chivas. Les intérieurs des véhicules nécessitent souvent un réaménagement total tous les 15 à 20 ans du fait de l’impact du climat sur les parties en bois.

Taparto

C’est jour de marché à Andes aujourd’hui, et la ville est très animée. Les assistants des chauffeurs montent les affaires des passagers sur le toit, parfois même des meubles encombrants. Les paisas, ces habitants des provinces d’Antioquia, montent. L’autobus s’ébroue puis part vers des montagnes parsemées de caféiers vers le village de Taparto. Bon, en fait, je voulais aller à Jardin, mais Taparto doit être sympathique aussi. Le plus important est sans doute de voyager lentement dans une chiva je suppose. En cette fin d‘après-midi, ce dernier semble plonger dans une léthargie quasi-totale. Seuls les travailleurs du café transportent des sacs de jute vers des entrepôts bondés et odorants. Le café est une ressource essentielle pour la région, et il est exporté vers le monde entier en raison de sa qualité reconnue. Quelques heures plus tard, la chiva repart vers Andes pour finir la boucle journalière. Je rentre avec elle. Finalement, les chivas sont un très bon moyen pour visiter la région avec quelques pesos en empruntant les chemins peu fréquentés. Quelques jeeps permettent également de désenclaver le village en assurant un transport de passagers et de marchandises.

Jardin

Le lendemain, la chiva jaune m’emmène cette fois-ci à Jardin, à une heure de trajet de Andes, par une route nouvellement bitumée. On ne peut que tomber sous le charme de Jardin, paisible ville typique des Andes mais peu connue des touristes à ma grande satisfaction (chuuuuuttttt). La place centrale, d’où résonnent des sons de cumbia, de reggaeton et de pop latino, est bondée en ce dimanche ensoleillé. Les maisons, vestiges d’architecture coloniale, sont parfaitement peintes de couleurs vives et de blanc immaculé : le centre-ville ressemble finalement à un décor de film tellement l’ensemble est ordonné et propre. La cathédrale gothique en pierres grises, domine la ville de ses deux clochers. Ici, les jeunes enfants n’ont pas de manège mais font le tour de la place carrée dans une mini-chiva, alter-égo local de la Ferrari à pédales de notre enfance.

Combien de temps encore ces enfants verront-ils des chivas traverser les rues des villages des Andes colombiennes ? A Andes, en tout cas, personne ne semble vouloir abandonner définitivement les chivas. Peut-être que ces enfants finiront par les retrouver à Medellin, Bogota ou Carthagène, transformés en « chivas rumberas », au prix d’un lifting des systèmes de son et lumière, afin d’attirer les touristes en recherche de « dépaysement », d’alcool (d’aguardiente ?) et de fêtes ?

GALERIE

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