LA DRAGUE CHEZ LES HMONG (LAOS)

CARNET DE VOYAGE

Peace and tranquility to earth. C’est le titre de la chanson de Roudoudou qui me trotte dans la tête en arrivant à Luang Nam Tha, et qui illustre parfaitement ce joli coin endormi et montagneux du nord-ouest du Laos.

En me réveillant ce matin-là, je n’aurais jamais imaginé une seule seconde que je me ferais « draguer » par une jeune fille Hmong de dix-sept ans en jouant à un jeu de balle…

Ce jour de décembre, après quelques tours de pédales, le hasard nous (mes deux compagnons d’aventures et moi) a emmenés à un village Hmong, ce fameux groupe ethnique d’Asie du Sud-Est. Nous tombons alors sur un groupe de jeunes filles en habits traditionnels chatoyants. Leurs vêtements ne peuvent qu’attirer l’œil d’Européens habitués à une certaine monotonie vestimentaire : coiffes brodées vertes ou fuchsia, hauts noirs recouverts de fines parures colorées, robes brodées. Le tout est très élégant. Tali, un jeune homme Hmong et anglophone, nous aborde et nous informe que c’est le nouvel an Hmong aujourd’hui dans le village. Coup de bol ! Il nous invite dans son village pour nous faire découvrir comment les Hmong fêtent ce jour particulier. Nous ne pouvons refuser l’invitation.

Au centre du village, deux rangées de jeunes gens sont alignées. « Le jeu de la balle » me dit Tuli. Ah… Les villageois insistant sur ma participation à ce jeu, j’accepte. J’ai de bons restes de jeu de balle au prisonnier en primaire, de handball au collège, et même de pétanque, je devrais être techniquement à la hauteur. Et puis, c’est très certainement mal vu de refuser. C’est comme ces boissons douteuses que l’on vous propose en signe d’hospitalité dans les coins les plus reculés du globe. Vous savez qu’une seule lampée va vous détraquer le tube digestif. Et cela même si votre flore intestinale, après des mois de voyage, contient des bactéries mutantes d’un intérêt scientifique certain pour pas mal de biologistes. Mais vous ne pouvez refuser…

Le jeu de la balle est d’une étonnante simplicité. Il suffit tout bonnement de lancer tranquillement et en douceur une balle à son partenaire, les participants au jeu formant deux rangées éloignées de deux mètres environ. Oui, cher lecteur, d’un premier abord, le jeu de la balle peut être très ennuyeux, extrêmement ennuyeux. C’est d’ailleurs le cas les premières minutes. Ma coéquipière s’appelle Yaa, c’est une jeune fille du village de dix-sept ans. Elle lance la balle, je la rattrape, je la relance, elle la rattrape, elle me la relance. Je la rattrape. Je… C’est à ce moment-là que Yaa pimente un peu le jeu (qui en avait grandement besoin soit dit en passant) et ajoute une règle : un des villageois, anglophone et traducteur de service, m’explique que si la balle tombe trois fois par terre, je dois chanter une chanson. Je lance, elle rattrape, elle relance, je rattrape… difficilement. Sournoisement, après quelques échanges, Yaa ne lance plus vraiment sur moi : trop haut, trop bas, trop à droite, trop à gauche. Je relance, elle rattrape, elle relance, je rattrape… pas. Mince alors. Les sourires malicieux s’affichent sur les visages décrispés. Trois fois à terre. Mince alors… Bon, que choisir ? Je laisse de coté les chansons paillardes apprises à la faculté dans des états souvent fortement alcoolisés (au cas où un habitant aurait par malchance des notions de français) et je chante le premier grand classique de la chanson française (non, non c’est pas Johnny) : Frère Jacques. Yaa rigole, moi aussi. L’autodérision, ça a parfois du bon.

Une nouvelle règle du jeu est intégrée au jeu. Si la balle tombe dix fois à terre, je dois me marier avec Yaa. Le traducteur dit ça avec calme, un petit rictus sur le visage. Euh, mais, c’est que… j’ai aucune envie de me marier moi. Yaa est pleine de charme certes, mais elle est beaucoup mais beaucoup trop jeune (même si les Hmongs sont plutôt précoces niveau mariage), et puis nos vies sont trop éloignées, et puis j’ai un tour du monde à finir moi, et aussi, j’ai un rendez-vous à Hanoï avec un pote. Bref, à ce moment-là du jeu, impossible de leur faire fausse route.

Le jeu recommence. Elle lance, je rattrape, je relance un peu court, elle rattrape (mince…), elle relance, souriante, à mes pieds… La balle touche une fois le sol. Le jeu continue, j’accumule les erreurs, les balles à terre, les regards complices s’échangent, les éclats de rire aussi quand je jure en français. Sept. Plus que trois. Comment me sortir de là ? Mes potes sont hors de vue, je ne suis pas sûr que quitter le jeu comme ça soit très bien vu ici. Personne ne l’a fait jusqu’à présent. Le « j’ai piscine » typiquement français ne va pas marcher ici, je le sens. Le mot du médecin non plus d’ailleurs. Si j’avais su, je me serai entrainé à la balle au prisonnier avant de venir. Je m’imagine déjà, un peu penaud, offrir un dictionnaire français-hmong à mes parents, qui ne parlent déjà pas anglais. Allez, on se concentre, Anthony, t’es un winner, tu le sais.

Après quelques minutes, Tuli, Anne-Claire et Geoffrey, mes deux amis voyageurs belges, reviennent au loin. Je commence à faire des grands signes, comme si j’étais sur un radeau au milieu de l’océan en train de sombrer… dans le mariage. J’arrive enfin à m’extirper du jeu en remerciant la jolie Yaa et son traducteur. Ouf, mes quarante prochaines années sont sauvées in extremis.

Tuli m’expliquera après coup que le jeu de la balle est un jeu très important chez les Hmongs. Il permet aux jeunes gens de différents villages de se rencontrer, de se « draguer » à coup de balles interposés et de sourires charmeurs. C’était donc ça alors…

Le soir, l’ambiance a bien changé. Les coutumes ancestrales ont laissé la place au dancefloor, les habits traditionnels sont retournés bien rangés dans les armoires et sont remplacés par les jeans et les T-shirts. Les teenagers finissent de se draguer sur la piste ou dans les endroits plus sombres du village. Combien de rencontres déterminantes ce jour-là ? Je ne le saurai jamais.

GALERIE

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